La Bête – Une œuvre étrange, vertigineuse, et peut-être même dangereuse
La Bête, signé Bertrand Bonello, est tout sauf ordinaire. Il ne raconte pas une histoire, il en tisse trois, comme un vieux marquis d’intrigues, nouant les fils du temps avec une main d’alchimiste. Nous sommes en 1910, puis en 2014, enfin en 2044. Trois siècles, trois incarnations d’un même drame, trois visages d’une même malédiction. Et toujours, cette même femme, Gabrielle, poursuivie par un pressentiment si terrible qu’il en devient une créature, une bête invisible, tapie dans l’ombre du destin.
Dangereuse comme une femme qui pleure dans la nuit sans qu’on sache pourquoi.
« Qu’ai-je donc fait, pour sentir venir une catastrophe que je ne peux ni nommer, ni fuir ? » murmure Gabrielle.
Et le spectateur, suspendu à ses mots, se demande lui aussi : et si, dans le fond, nous portions tous une bête en nous ?
Ah, Léa Seydoux ! Voilà une actrice digne des grandes dames de mon panthéon ! Tantôt pianiste parisienne à la beauté fragile, tantôt actrice perdue dans le clinquant de Los Angeles, tantôt citoyenne d’un futur aseptisé où l’on lave les âmes comme des vêtements sales. Elle traverse le film avec une gravité de duchesse ruinée, un charme de conspiratrice mélancolique. Elle ne joue pas Gabrielle, elle la rêve. Et dans son regard, on voit passer les siècles, les regrets, et cette angoisse glacée qu’on appelle le pressentiment.
Face à elle, George MacKay, le mystérieux Louis, change de masque à chaque époque : galant maladroit, harceleur numérique, intelligence artificielle au regard vide. Il est tantôt noble, tantôt inquiétant, perdu dans un labyrinthe émotionnel.
Et que dire de la mise en scène de Bonello ? Un enchâssement d’images, de sons, de silences. Il filme comme on écrirait une lettre d’amour interdite. Les poupées prennent l’eau, les visages se figent, la musique éclate par vagues – Schönberg, Adamo, Puccini, le tout dans une confusion orchestrée qui tient plus du sortilège que du montage.
« Il ne faut pas tout comprendre, il faut ressentir. »
Mais je vous préviens, cher lecteur : ce film n’est point fait pour les âmes pressées ni pour les cœurs tièdes. Il faut s’y perdre pour l’apprécier.
La Bête, c’est un roman d’amour étouffé, un conte de science-fiction désenchanté, un thriller sentimental hanté par l’idée même de destin. C’est un sabre planté dans le cœur de la modernité. Un défi lancé au spectateur, comme D’Artagnan lançait le gant.
Également à l’affiche :Sur Mes Lèvres