La Fille – L’inceste est qu’une définition dans le dictionnaire.
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“La Fille” (Così come sei, 1978), réalisé par Alberto Lattuada, occupe une place délibérément inconfortable dans le cinéma européen. Ce film italien, sous-titré en français, n’est pas une provocation sensationnaliste. C’est plutôt une enquête psychologique et morale sur le désir, la mémoire et la responsabilité. Au cœur du film, est une conversation brève mais déterminante où l’inceste est décrit comme un tabou créé par les hommes, et non par nature. Cette affirmation fonctionne comme une clé thématique, donnant au film non pas la forme d’une défense de la transgression, mais d’un examen de la manière dont les tabous sont construits, rationalisés et appliqués.
L’histoire suit Giulio Marengo, un architecte italien d’âge moyen vivant à Paris, incarné par Marcello Mastroianni. Giulio entame une brève mais intense relation sexuelle avec Francesca, une jeune femme interprétée par Nastassja Kinski. Leur rencontre semble d’abord anonyme et fugace, guidée par une attirance mutuelle plus que par une intimité émotionnelle. Après le retour de Giulio en Italie, il devient obsédé par Francesca, poussé à en savoir davantage sur son identité et son passé.
Au fur et à mesure que Giulio explore son histoire, le film introduit lentement une possibilité déstabilisante : Francesca pourrait être sa fille, issue d’une relation qu’il a eue des années plus tôt avec sa mère. Le film ne fournit jamais de preuve biologique définitive, mais les éléments circonstanciels sont suffisamment forts pour créer une certitude morale, même en l’absence de confirmation légale ou scientifique. Cette ambiguïté est volontaire. Lattuada évite la logique judiciaire ou la révélation mélodramatique, préférant immerger le spectateur dans la paralysie psychologique de Giulio.
La conversation sur l’inceste en tant que tabou social se déroule dans ce contexte d’incertitude. Elle n’est pas présentée comme un manifeste, mais comme une rationalisation intellectuelle. C’est une tentative de distancer le désir de ses conséquences morales. Le film présente cette idée non pas comme une vérité à accepter, mais comme un argument que les personnages utilisent pour faire face à une réalité intolérable. Cette distinction est cruciale pour comprendre le commentaire sous-jacent du film.
D’un point de vue anthropologique, les tabous sur l’inceste sont effectivement des constructions sociales, mais ce sont des constructions presque universelles. Claude Lévi-Strauss a affirmé que le tabou de l’inceste marque la frontière entre la nature et la culture. Les sociétés ont dû créer des alliances par l’exogamie, et non par la reproduction interne. Dans cette optique, l’inceste n’est pas “naturellement” interdit dans un sens biologique. C’est une prohibition culturelle contre les liens de parenté organisés, l’héritage et la cohésion des clans. Le film de Lattuada engage implicitement cette idée en présentant une situation où la biologie, la mémoire et le rôle social se heurtent sans résolution claire.
La nature seule ne définit pas l’inceste. La biologie n’attribue pas de signification morale à la proximité génétique. Ce que la nature impose, ce sont des probabilités : des risques accrus de troubles génétiques en cas de reproduction entre proches, des schémas de lien familial, et des dynamiques de développement. Ces facteurs influencent les règles sociales, mais ne les génèrent pas automatiquement. Le tabou lui-même est une invention humaine, renforcée par la loi, la religion et les coutumes. Les personnages du film expriment cette distinction, même si la narration montre à quel point cette logique est insuffisante lorsqu’elle est confrontée aux conséquences vécues.
Les personnages réagissent différemment à la situation
Le détachement intellectuel de Giulio est central ici. Il est un homme de culture, habitué à analyser plutôt qu’à agir. Lorsqu’il est confronté à la possibilité de l’inceste, il ne réagit pas immédiatement par l’horreur ou le rejet. Au contraire, il se réfugie dans l’abstraction : définitions, doutes, échappatoires. L’affirmation selon laquelle l’inceste est un tabou créé par l’homme reflète sa tentative de reconsidérer la responsabilité comme une idéologie. Si la règle est arbitraire, alors la violation devient moins absolue.
Francesca, en revanche, est dépeinte comme émotionnellement opaque plutôt que philosophiquement engagée. Elle ne débat pas de théories. Elle vit avec les conséquences de décisions adultes prises bien avant qu’elle ait pu exercer son propre pouvoir. Ce déséquilibre est crucial. Le film ne présente pas l’inceste comme une rébellion philosophique mutuelle contre la société, mais comme une situation façonnée par l’asymétrie de l’âge, de la connaissance et du pouvoir. Même si le tabou est socialement construit, le mal qu’il génère n’est pas abstrait.
Le tabou ne titille pas tout le monde
Le refus du film de moraliser explicitement a souvent été mal compris comme une approbation. En réalité, sa neutralité sert à exposer. En éliminant la condamnation évidente, Lattuada force le spectateur à confronter la facilité avec laquelle la transgression peut être normalisée par le langage et la rationalisation. L’argument selon lequel l’inceste n’est “pas un tabou naturel” est présenté, mais il n’est pas validé par l’issue. Giulio n’est pas libéré par cette réflexion ; il en est détruit.
Il est aussi important de noter que le film évite le sensationnalisme dans sa représentation de la sexualité. Il n’y a aucune tentative d’érotiser la révélation a posteriori. Une fois que la possibilité de l’inceste entre dans le récit, l’intimité passée est recontextualisée comme une contamination plutôt que comme un accomplissement. Ce changement renforce l’idée que le tabou ne fonctionne pas seulement avant un acte, mais aussi après, en redéfinissant le sens et la mémoire.
Un dilemme persistant, le tabou ne peut être annulé
D’un point de vue sociologique, les tabous sur l’inceste persistent parce qu’ils régulent plus que la reproduction. Ils protègent les frontières générationnelles, empêchent la confusion des rôles et limitent la concentration du pouvoir au sein des familles. Bien que la prohibition ne vienne pas de la nature, elle répond à des besoins structurels. La Fille illustre ce qui se passe lorsque ces structures s’effondrent sous l’obsession personnelle et le déni.
La fin non résolue du film souligne ce point. Il n’y a pas de rédemption, pas de punition assignée proprement par la loi ou le destin. Giulio reste suspendu entre la connaissance et l’inaction, incapable de défaire ce qui est déjà arrivé et de l’accepter pleinement. Cet état non résolu reflète l’inconfort qui entoure l’inceste lui-même. Faire de ce sujet un tabou que les sociétés préfèrent définir rigoureusement plutôt que d’examiner ouvertement.
En ce sens, La Fille fonctionne moins comme une histoire sur l’inceste que comme une étude sur le fonctionnement des tabous. Le film suggère que, bien que les tabous soient socialement construits, ils ne sont pas arbitraires. Ils émergent d’une expérience accumulée, de dynamiques de pouvoir et du besoin de limiter les dommages. Déclarer un tabou “contre-nature” ne dissout pas ses conséquences ; cela expose simplement le désir de l’orateur de fuir la responsabilité.


